Il y a des dossiers qui naissent dans la complexité, au détour d’un montage juridique, d’une restructuration industrielle ou d’un héritage mal documenté.
Et puis il y a ceux, plus troublants encore, qui prennent racine dans la simplicité la plus totale, dans la vie ordinaire, dans un geste administratif accompli de bonne foi, à une époque où l’on ne se doutait pas qu’il allait produire, pendant des décennies, un effet fiscal silencieux et profondément injuste.
Ce troisième cas appartient à cette seconde catégorie.
Il raconte une histoire banale, presque rassurante.
Une histoire de maison, de famille, d’agrandissement, de déclaration faite dans les règles.
Et pourtant, il révèle l’une des erreurs les plus durables et les plus coûteuses que l’on puisse rencontrer en fiscalité locale.
Une maison, une vie, une trajectoire ordinaire
En 1985, un jeune couple de cadres supérieurs s’installe dans la banlieue de Bordeaux.
À cette époque, la ville s’étend, les lotissements fleurissent, les quartiers résidentiels se construisent autour d’un idéal simple : une maison, un jardin, de l’espace, et la promesse d’une vie familiale stable.
Ils acquièrent une maison individuelle de 90 m², parfaitement adaptée à leur situation du moment.
Le bien est modeste, fonctionnel, sans excès.
Ils s’y installent, y construisent leur quotidien, et s’acquittent naturellement des impôts locaux correspondants.
La fiscalité est claire.
La taxe foncière est payée.
La taxe d’habitation aussi.
Rien n’est contesté, rien n’est remis en cause.
Cinq années plus tard, la vie accélère.
La famille s’agrandit, et pas de manière anodine : des jumeaux arrivent.
La maison devient trop étroite.
Le projet d’agrandissement s’impose comme une évidence.
L’agrandissement, et le respect des règles
Le couple décide alors d’agrandir la maison.
Une extension de 60 m² est construite, venant transformer profondément l’équilibre du bâti, mais sans en altérer la vocation : toujours une résidence principale, toujours une maison individuelle, simplement plus vaste, plus adaptée à la nouvelle réalité familiale.
Conscients de leurs obligations, les propriétaires accomplissent ce que beaucoup négligent :
ils déposent une déclaration modèle 6650, déclarant la modification de consistance de leur bien auprès de l’administration fiscale.
Tout est fait dans les règles.
Il n’y a ni dissimulation, ni retard, ni omission volontaire.
L’agrandissement est déclaré.
La situation est, à leurs yeux, parfaitement régularisée.
À partir de là, la fiscalité suit son cours.
Les avis d’imposition évoluent.
Les montants augmentent, logiquement, compte tenu de la surface supplémentaire.
Le couple paie.
Année après année.
Sans jamais douter.
Trente-cinq ans plus tard, une découverte inattendue
Ce n’est qu’en 2025, soit trente-cinq ans après l’agrandissement, que le cabinet Fiscallia intervient dans ce dossier, à l’occasion d’une vérification globale de la fiscalité locale du foyer.
À ce stade, les propriétaires sont désormais à la retraite.
La maison est toujours là.
Les enfants ont grandi.
La fiscalité a été intégrée comme une donnée intangible, presque naturelle.
Et pourtant, dès les premières analyses, quelque chose interpelle.
Les bases d’imposition paraissent élevées.
Anormalement élevées au regard de la consistance réelle du bien.
Comme si la maison était comptabilisée… deux fois.
L’étude approfondie des éléments cadastraux révèle alors une situation aussi simple que déroutante.
Une maison jamais “fermée” fiscalement
En 1990, lors de la déclaration de l’agrandissement via le modèle 6650, l’administration a intégré la nouvelle consistance totale du bien, c’est-à-dire l’ancienne maison plus l’extension.
Mais dans le même temps, l’ancienne imposition n’a jamais été supprimée.
Autrement dit, fiscalement, la maison d’origine a continué d’exister comme une entité imposable autonome, tandis que la maison “agrandie” venait s’y superposer.
Il ne s’agit pas d’un doublon visible.
Il ne s’agit pas de deux avis distincts facilement identifiables.
Il s’agit d’un empilement de bases, intégré dans un calcul devenu opaque au fil des années.
Résultat :
depuis 1990, les propriétaires payent une taxe foncière — et jusqu’en 2024, une taxe d’habitation — surévaluées d’environ 40 %.
Quarante pour cent.
Chaque année.
Pendant trente-cinq ans.
Une erreur simple… mais juridiquement déterminante
L’origine de l’erreur est parfaitement identifiable.
Elle ne résulte ni d’un abus de l’administration, ni d’un choix arbitraire, ni d’une mauvaise interprétation des textes.
Elle provient d’un oubli :
celui d’informer explicitement l’administration fiscale de la suppression nécessaire de l’ancienne imposition, consécutive à l’intégration de la maison dans sa nouvelle consistance globale.
Un oubli humain.
Compréhensible.
Mais juridiquement déterminant.
Car en fiscalité locale, ce qui n’est pas explicitement supprimé continue d’exister.
Parfois indéfiniment.
La correction, tardive mais indispensable
Face à ce constat, le cabinet Fiscallia engage immédiatement les démarches nécessaires pour corriger la situation cadastrale.
La maison est reconstituée dans son unicité réelle.
Les bases sont recalculées.
La surimposition est neutralisée pour l’avenir.
À compter de la régularisation, les propriétaires cessent enfin de payer un impôt excessif, qui ne correspondait plus à la réalité de leur bien depuis des décennies.
Mais le dossier révèle aussi une limite fondamentale du droit fiscal.
L’impossibilité de réparer le passé lointain
Si l’erreur est manifeste, si la surimposition est démontrée, si l’injustice est évidente, il n’est juridiquement pas possible de récupérer les sommes versées au-delà des années encore ouvertes à réclamation.
Et dans ce cas précis, l’erreur étant imputable exclusivement aux propriétaires — par omission déclarative — aucune remise gracieuse ne peut être obtenue sur les périodes anciennes.
Les décennies passées restent closes.
La correction est réelle.
Mais elle est tardive.
Et le passé, fiscalement, demeure irréversible.
Ce que ce cas révèle
Ce dossier illustre avec une force particulière une réalité souvent méconnue :
en fiscalité locale, les erreurs simples sont parfois les plus durables.
Il montre qu’un agrandissement déclaré de bonne foi peut, en l’absence d’une suppression explicite de l’ancien état, produire une surimposition pendant toute une vie.
Il rappelle que l’administration ne corrige jamais spontanément ce qui n’est pas signalé.
Et que le temps, loin de réparer les erreurs fiscales, les fige.
Il rappelle enfin que la régularité apparente d’un avis d’imposition n’est jamais une garantie de justesse.
Conclusion
Pendant trente-cinq ans, ce couple a payé trop.
Non pas par négligence, non pas par fraude, mais par ignorance d’un mécanisme fiscal aussi discret que redoutable.
Cette maison n’a jamais été fiscalement refermée.
Elle est restée ouverte, empilée sur elle-même, dans les bases de l’administration.
Ce cas nous rappelle une chose essentielle :
la fiscalité locale est une mémoire longue, qui n’oublie rien, mais ne corrige rien d’elle-même.
Et parfois, il faut plusieurs décennies, et l’intervention d’un regard expert, pour que la réalité rattrape enfin l’imposition.






